

Depuis quelques temps, nous avons notre petit secret. Un petit trésor d’amour et de joie que nous gardons encore, jalousement, rien que pour nous.
La nouvelle est toute fraîche et pourtant…
Nous vivons cette nouvelle comme si elle faisait déjà partie intégrante de notre réalité. C’est comme si, d’un coup, tout s’aligne, tout devient logique, tout se met en place. Enfin je me sens complète. J’ai ce sentiment de plénitude qui prend tout son sens. Nous avons l’impression qu’elle a toujours fait partie de nous. Que c’était écrit depuis toujours.
Dès le tout début j’ai senti une connexion. Quelque chose d’inexplicable que je ressens au plus profond de mes cellules.
Mais ce jour-là, je sens que quelque chose ne va pas. La connexion est brouillée. Et le sang écarlate qui coule le long de ma cuisse me confirme qu’il y a un problème.

Je me prépare pour me rendre aux urgences avec mon mari, et je profite de ma douche chaude pour exprimer mes émotions et m’autoriser à les vivre.
Je pleure. Beaucoup.
J’ai appris l’intelligence émotionnelle, aussi je m’autorise à regarder mes pensées avec bienveillance, à écouter mon dialogue interne, ce qui se joue en moi et à libérer les émotions en m’autorisant à les ressentir pleinement. A cet instant, je ressens beaucoup de tristesse, de peur et un sentiment d’échec et d’impuissance.
Je m'effroce de lâcher prise sur ce que je ne peux pas contrôler et me reconnecte à l'instant présent, dans lequel nous ne savons pas ce qu'il se passe.
Nous arrivons aux urgences, la secrétaire nous accueille et nous demande le motif de notre venue. Nous expliquons calmement les faits. D’avoir pleuré sous la douche me permet d’être plus calme, ici et maintenant. Et cela me semble nécessaire. Les émotions sont nombreuses à l’hôpital, tant des patients que du personnel soignant mis à rude épreuve, et se laisser submerger peut vite envenimer des situations qui auraient pu se régler calmement.
Nous sommes amenés à patienter en salle d’attente.
Pendant plusieurs heures, nous voyons des femmes arriver. Clairement plus près de la fin de leur grossesse que du début, paniquées pour certaines, douloureuses pour d’autres. Bien sûr, ces urgences passent avant nous. Un bébé encore en vie ou qui peut être sauvé est évidemment prioritaire sur une fausse couche à laquelle on ne peut pas faire grand-chose… Je le comprends tout à fait, car moi-même, un jour, je me suis trouvée à la place de ces femmes, et j’étais heureuse et rassurée d’être prise en charge rapidement.
Mon mari prend soin de moi, me masse le dos, m’apporte à boire. Nous attendons dans le silence et le calme.

Soudain, une femme fait irruption dans le couloir.
Elle tient son ventre plat, elle semble effrayée. Elle hurle qu’il lui faut un médecin en urgence. Tout le monde s’affole. Le personnel accourt avec un fauteuil roulant. Une sage-femme lui demande depuis combien de temps elle est enceinte. Elle répond 6 semaines.
Je comprends.
Cette femme, au même terme que moi, vit vraisemblablement la même chose que moi à cet instant : une fausse couche précoce.
Pourtant, elle est prise en charge de suite.
Pas de salle d’attente.
Pas de formalités au secrétariat.
Elle est emmenée directement en box de consultation.
Le fameux syndrome méditerranéen me diraient les médecins.
Celui-là même qui m’avait profondément choqué pendant mes études d’infirmière. Un médecin m’avait expliqué que les personnes venant du bassin méditerranéen avaient une façon d’exprimer leur douleur très théâtrale et surjouée (selon le corps médical). Question de culture apparemment.
A l’époque, je trouvais cela profondément injuste de coller une étiquette sur ces personnes. Après tout, la douleur est très personnelle. Difficile à comprendre et à interpréter lorsqu’on ne ressent pas les choses dans sa chair.
J’essaye donc à cet instant de me dire que sa douleur est peut-être plus forte que la mienne.
Mon mari, lui, trouve cela profondément injuste de la voir passer devant tout le monde.
D’un côté, le personnel n’a pas tenu compte de ce « syndrome méditerranéen » et a pris en charge la patiente en écoutant son ressenti de douleur et je trouve cela tout à leur honneur.
Mon passé d’infirmière me fait aussi dire qu’ils ont probablement pensé à une grossesse extra-utérine, qui, pour le coup, est une urgence vitale. Peut-être difficile à comprendre pour les personnes présentes en salle d’attente qui, comme mon mari, semblent agacées de voir cette femme « doubler » tout le monde.
Leur colère ne s'est pas arrangée lorsque nous avons vu, à peine une heure plus tard, cette même patiente repartir bien droite sur ses deux jambes, en sifflotant tranquillement…

Cet évènement me questionne.
Faut-il surjouer ses symptômes pour accélérer sa prise en charge ? Je trouve cela profondément égoïste car cela implique de repousser la prise en charge d’autres personnes, potentiellement plus douloureuses ou dans une urgence vitale mais qui sont plus sobres dans leur façon d’exprimer leurs ressentis.
Mais quelle est la bonne façon de classer les urgences pour le personnel soignant ?
Ce n’est pas si simple, ils ne sont pas là pour juger et classer des ressentis si personnels. Ils ne sont pas non plus responsables de se faire berner par des patients qui abusent. Comme pour beaucoup d’autres situations dans la vie, ce n’est, à mon sens, pas aux professionnels de faire la police mais au collectif de se discipliner et d’agir dans le bien de tous plutôt que de manière individualiste…
L’espoir fait vivre.
Enfin c’est notre tour.
L’interne nous reçoit dans un bureau et nous pose des questions. Elle nous demande, entre autre, si cette grossesse est désirée. Je suis choquée de la queston.
Est-ce que cela aura un impact sur la prise en charge ?
Est-ce que c’est parce que je ne pleure pas à cet instant qu’elle en doute ?
Je trouve que cette question fait partie des phrases « malheureuses » prononcées par le corps médical. Surement sont-elles prononcées sans arrières pensées et dans le cadre d’un process de consultation. J’en ai entendu plein dans ma vie des comme celles-là.
Celles qui blessent profondément.
Celles qui puent le jugement de valeur.
Celles qui font passer les médecins pour des personnes sans cœur.
Celles dont on se souvient encore des années après.
D’ailleurs, j’en ai relevé plein dans le roman que j’écris des comme celles-là…
Bref, elle procède à l’examen qui n’est pas concluant. La prise de sang encore moins. Je vais devoir revenir dans deux jours pour voir l’évolution de tout ça, car là tout de suie, ils ne savent pas ce qu'il se passe en moi. L'interne évoque quelques hypothèses sans conviction, penchant à 80% pour une fasse couche quand même.
Nous repartons donc quelques heures après notre arrivée.
Aussi inquiets qu’en arrivant.
Toujours sans réponse sur ce qui se passe vraiment à l’intérieur de moi.
L'interne m’a juste gentiment rappelé que j’approche des 40 ans…
Je vous épargne la suite de la phrase, vous l’avez probablement déjà comprise.
Encore un beau moment passé dans notre surestimé système de soins français.

J’ai un mari de nature optimiste. Il décide donc de garder espoir pour les deux jours à venir.
Moi, je fonctionne différemment. Je préfère me préparer dès maintenant à la mauvaise nouvelle. A l’annonce du verdict, dans le pire des cas, je me dirais que j’avais raison, que je le savais déjà et que j’étais préparée. Dans le meilleur des cas, je serai remplie d’une gratitude immense à l’annonce du miracle.
Et MIRACLE, c’est bien le mot. La quantité astronomique de sang que je perds ne me laisse vraiment aucun espoir. Mais pour le moment, il faut patienter encore deux jours...
Le lendemain, pour mettre mon cerveau en « off », ou en tout cas essayer, je décide de m’allonger quelques minutes dans le canapé pour scroller quelques vidéos débiles sur mon téléphone.
Pas besoin de réfléchir, c'est ce qu'il me faut, ce sera parfait.
Mais, pour la première fois, l’application interrompt les vidéos pour me proposer un contenu musical. Je n’avais jamais vu cela encore. Et quelle musique a-t-il choisit…
Loin des musiques "tendance" habituelles sur les réseaux sociaux, je reconnais tout de suite sur l’écran la photo du chanteur préféré de mon père. Le titre proposé : celui que j’ai fait jouer à son enterrement
« c’est beau la vie ».
Je le prend comme un message de sa part. Surement essaye-t-il de me remonter le moral, comme un gros câlin qui traverserait les nuages…
Je monte le son qui était coupé et je tombe sur ces paroles :
« Tout ce que j’ai failli perdre
Tout ce qui m’est redonné (…)
Tout ce que j’ai cru trop vite à jamais perdu pour moi ».
Moi qui crois profondément à notre connexion depuis son décès, j’entends le message, mais n’ose pas y croire. Et je pleure bien sûr.
Ma part spirituelle veut y croire. Mon âme parle à bébé L. et lui dit de rester avec nous et de se battre, si c’est bon pour lui et pour nous. Que nous l’aimons déjà si fort et que son arrivée dans notre famille nous comblerait tous de joie.
Mais mon mental reprend le dessus. C’est mathématique. On ne peut pas perdre autant de sang sans perdre la grossesse avec. Le message de mon père est peut être plus subtil. Mais je n'arrive plus à réfléchir.
Verdict demain…


Elodie K
Mère d'une famille complètement atypique, défenseuse du "slow" et amoureuse de la vie. Ici pour vous partager mes réflexions, mes prises de conscience et mes moments suspendus.

Elodie K
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