

Ce matin l’orage gronde. Il est 6h58 et le ciel semble prêt à nous tomber sur la tête. Cela annonce bien l’ambiance de la journée à venir…
Je me prépare en silence pour ne pas réveiller le reste de la maison. Je choisis une tasse à café au hasard dans le placard : je tombe sur ma tasse de fête des mères de « super maman »…
Je suis attendue de bonne heure au laboratoire de l’hôpital afin de réaliser une prise de sang qui devra normalement confirmer clairement la fausse couche grâce à un taux de beta hcg qui aura chuté.
Je prends la route.
A l’image du pont que je traverse sans en voir la structure, je suis moi aussi dans un épais brouillard ce matin. Habituée à me connecter à l’instant présent et à vivre en pleine conscience, ce matin mon cerveau semble s’être mis en mode automatique. Probablement un mécanisme de défense pour ne pas anticiper les heures à venir. J’ai beau essayer, je ne pense à rien. Je me gare machinalement devant l’hôpital. Je me dirige vers le laboratoire. Je me sens vide.
J’ai voulu rester seule ce matin. Mon mari et ma mère ont pourtant proposé de m’accompagner, mais je ressens le besoin d’être seule.
Pas de bruit.
Pas de sollicitations.
Pas de conversation pour combler les silences.
Juste moi.
Avec moi-même.
Un tête à tête nécessaire qui ne se produit que très rarement depuis que j’ai fondé ma famille. Notre famille.
Ce matin, j’ai besoin de me mettre en pause. De penser à moi. Rien qu’à moi. Prendre le temps de ressentir les émotions qui me traversent. M’offrir un espace bienveillant et rassurant pour accueillir toutes mes pensées et prendre du recul. Faire le point. Comprendre et commencer à digérer ce qui se passe au fur et à mesure afin d’éviter le trop plein. Ecouter ce que me dit mon corps, mon intuition.

La prise de sang est faite. Je décide de me poser pour une heure à la cafétéria de l’hôpital, le temps que les résultats soient transmis au service des urgences.
Je m’offre donc cette heure pour moi. Je m’installe à une table près d’une fenêtre, afin de pouvoir regarder la pluie tomber. C’est apaisant, cette pluie qui nettoie.
Je sors de mon sac à main mon joli carnet aux fleurs magnifiques et aux dorures élégantes. Je prends un stylo et commence à écrire.
Prendre le temps d’écrire tout ça. Cela aide tellement.
L’écriture est un outil puissant. Je n’ai jamais autant cheminé, compris, grandit, que depuis que j’écris. Justement parce que l’écriture nous oblige à prendre du recul sur ce que l’on vit. L’histoire, une fois couchée sur le papier, est comme mise à distance, physiquement et émotionnellement, afin de pouvoir être plus facilement contemplée dans son entièreté.
Les effluves de mon cappuccino saveur noisette remontent dans mes narines. Je pose mon stylo pour en boire une gorgée. Je relève la tête, jusqu’à maintenant plongée dans mon récit, et je m’aperçois que plusieurs personnes me regardent avec l’air surpris. C’est fou comme on n’a plus l’habitude de voir quelqu’un écrire avec un stylo. Pas d’ordinateur. Pas de smartphone. Je suis la seule à cet instant à ne pas avoir les yeux rivés sur mon téléphone, et à priori, c’est étonnant à contempler…
Je replonge dans l’écriture.

Je me questionne souvent sur le sens de la vie, et je crois qu’après cette expérience, je le ferai encore plus.
Depuis deux semaines, les choses me paraissaient pourtant beaucoup plus limpides. Cette décennie, de mes 30 à mes 40 ans, aurait été dédiée à la construction de notre famille. J’aurais accouché juste avant mes 40 ans, comme je le souhaitais, clôturant ainsi un chapitre et en ouvrant un nouveau.
Une nouvelle décennie dans laquelle je nous imaginais déjà explorer le monde « en équipe ». Maintenant que nous étions au complet, nous pourrions partir à l’aventure tous ensemble, aller vers de nouveaux projets, s’ouvrir au monde, aux possibilités sans limite.
Apprendre aux enfants à vivre pleinement l’instant présent. Se remplir de gratitude à chaque instant. S’émerveiller de toutes les petites et grandes choses. Même si nous le faisons déjà tous les cinq.
J’avais comme une impression que l’étape d’après nous ferait sauter dans le vide, vers l’inconnu, mais sans avoir peur. Comme si je ne savais absolument pas vers quoi nous nous dirigeons, mais avec la certitude malgré tout que ce sera bon, que ce sera excellent pour nous. Quelque chose de plus grand que ce que nous pourrions même imaginer.
Cette vision était claire dans ma tête. A vrai dire, cela fait trois ans que je ressentais cet appel. Trois années que je sentais que cette grande vision pour notre famille était soumise à l’arrivée de bébé L. et pourtant… Je ne me l’autorisais pas. Le mental, toujours lui, trouvait mille raisons de ne pas avoir un autre enfant. Mille excuses. Être raisonnable.
Tout ceci s’est confirmé lorsque le test a affiché ses deux barres. Le film de notre vie à venir a été projeté à toute vitesse dans ma tête, comme des souvenirs de moments qui n’ont pourtant pas encore existés. Ca y est. Nous avions activé le plan. Tout était clair, aligné. En autorisant la venue de ce bébé, nous avions comme validé et enclenché le processus, la suite de cette vision.
Mais maintenant que je suis sur le point de le perdre ce bébé, je trouve que la pression est bien trop grande pour un si petit être en construction.
Toute notre vie de famille, notre bonheur, ne peut pas reposer sur cet instant, sur cet enfant. Cela n’a pas de sens. Qu’allons nous faire si ce bébé est définitivement parti ? Il semble que le message soit quelque part ici, à creuser. Comment se connecter à cette vision du futur « idéal » sans qu’il soit conditionné par cet évènement ?
Pas le temps de sonder en profondeur cette pensée. Il est déjà temps de monter dans le service des urgences pour apprendre le verdict.

Je me présente à l’accueil. La secrétaire est la même qu’avant-hier, mais elle ne se souvient pas de moi. Nous discutons un peu, je lui redonne le motif de ma venue. Elle me demande si c’est mon premier bébé. Je lui dis que c’est le 4eme. Elle lâche un « oh ben ça va ». Comme si le fait que j’ai déjà trois enfants atténue la douleur de la perte de celui-ci.
Encore une de ces fameuses phrases malheureuses…
Que ce soit le premier, le quatrième ou le dixième, c’est toujours triste de perdre un bébé. Ce qui compte, ce n’est définitivement pas le nombre d’enfants que l’on a déjà, ni l’âge de la grossesse, mais bien la connexion, l’investissement émotionnel mis dans ce nouveau projet d’agrandissement de la famille. Il n’existe pas d’échelle pour juger la douleur et la tristesse liée à la perte d’un bébé. Certains vont beaucoup plus investir une grossesse en 6 semaines que d’autres en 6 mois…
En salle d’attente, la télévision est allumée. Au programme, l’émission « famille nombreuse ». De quoi se mettre dans l’ambiance.
Quelques minutes plus tard, un homme d’un certain âge vient chercher sa belle-fille.
A la vue du nombre de personnes en salle d’attente, il lâche, en arborant un large sourire, « wahou, il y en a du monde. Voilà plein de bébés qui arrivent ».
Aïe, ça pique. D’autant que je ne suis pas la seule à venir pour une fausse couche. Et deux autres femmes sont là aussi pour un probable cancer de l’utérus… Oui, la confidentialité à l’hôpital c’est un concept…
Bref, encore une phrase malheureuse. C’est fou le nombre de phrases que l’on peut sortir spontanément, sans mauvaises intentions, mais qui peuvent pourtant être blessantes.
La théorie des scripts…

Après une grosse heure d’attente, la sage-femme vient me chercher. Elle m’annonce qu’elle va me faire une prise de sang. Je lui dis que c’est inutile puisque, comme elles l’ont demandé avant-hier, je suis allé la faire ce matin au laboratoire de l’hôpital. Elle me répond qu’elle le sait, mais qu’il en faut une autre. Je ne comprends pas.
Nous entrons dans une petite pièce où se trouve un fauteuil identique à ceux des laboratoires. Elle me demande de m’installer et me dit qu’elle va m’expliquer ce qu’il se passe.
Les beta hcg, qui auraient dû chuter brutalement avec une fausse couche, ont continué de monter. Selon l'interne, pas assez pour laisser de l’espoir sur une grossesse qui finirait bien. Mais assez pour que cela devienne inquiétant.
J’avoues, je n’avais pas envisagé cela ! Je me sens complètement sonné. J’essaye de garder les idées claires et de réfléchir. Je lui demande ce qu’il se passe. Elle me dit que cela peut-être le signe d’une grossesse extra-utérine. Je trouve cela étonnant, car lors de ma précédente visite, l’échographie n’avait rien montré du tout dans ce sens. Dans le doute, ils me font un bilan complet car si la grossesse extra utérine se confirme, alors il faudrait m’injecter un médicament, une dose de chimio en fait, pour faire partir ce fœtus mal logé qui mettrait ma vie en danger.
Je suis vraiment choqué. Ce scénario n’avait pas du tout été envisagé dans ma tête. En fait, je l’avais écarté après le précédent rendez-vous puisqu’aucune masse n’apparaissait à l’échographie.
Elle me renvoie dans la salle d’attente, entièrement pleine cette fois, le temps que l’interne me reçoive pour réaliser une nouvelle échographie.
Quelques minutes après, elle revient me chercher. L’interne me reconnait, c’est la même qu’avant-hier. Elle procède à l’échographie en long, en large et en travers, mais ne trouve rien. Pas de sac gestationnel, ce qui confirme qu’il n’y a pas de grossesse viable dans mon utérus. Mais pas de masse non plus dans les ovaires ou les trompes.
Je suis perplexe. L’interne aussi. Elle décide d’appeler le médecin sénior qui arrive en moins d’une minute. Elle regarde les clichés et reste perplexe aussi. Comme c’est souvent le cas avec moi, les indices ne vont pas dans les mêmes directions…
A vrai dire, cela résume bien mon passé médical.
La « sénior » décide de se donner encore deux jours. Je dois donc revenir après-demain. Refaire une prise de sang. Soit le taux aura baissé, signe que c’est une fausse couche qui s’évacue naturellement. Soit le taux monte encore et on m’injectera le produit, sans même trouver sur l’écran d’échographie l’endroit où cet hypothétique embryon s’est implanté.
Il n’y a que moi qui trouve cela flippant de recevoir une dose de chimio, aussi infime soit-elle, à l’aveugle ?
Il faut encore patienter…


Elodie K
Mère d'une famille complètement atypique, défenseuse du "slow" et amoureuse de la vie. Ici pour vous partager mes réflexions, mes prises de conscience et mes moments suspendus.

Elodie K
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